Archives: localiser le futur amphithéâtre à l'avantage de Québec


Rémi Guertin Ph.D.
publication: 31 mars 2010

Ce texte a été écrit à partir d'une collaboration avec Claude Fugère architecte autour de la question de la localisation du futur amphithéâtre.

Il peut paraître banal ou de peu d’intérêt de vouloir se questionner sur la localisation du futur amphithéâtre de Québec. Mais un tel équipement aura un impact non négligeable sur la dynamique urbaine de Québec. Un amphithéâtre, c’est jusqu’à 20 000 personnes qui, régulièrement, s’y donnent rendez-vous. On imagine l’impact qu’il peut avoir sur la circulation, le transport en commun, les restaurants, les hôtels, voire même la quiétude du quartier qui pourrait l’accueillir. Localiser le futur amphithéâtre, c’est aussi choisir un lieu qui serait susceptible d’amplifier un de ces impacts, de façon à contribuer, indirectement, à un objectif de développement de notre collectivité. Par exemple, nous pourrions décider de placer le futur amphithéâtre dans une position qui favorise l’utilisation du transport en commun. En somme, localiser un futur amphithéâtre, c’est décider de la portée d’un investissement de 400$ millions.

Nous voulons souligner l’importance du choix du site dans l’élaboration du projet d’amphithéâtre. Le choix du site aura tout d’abord une influence sur sa mise en forme architecturale. On peut imaginer que son design ne sera pas le même s’il est localisé dans un parc industriel ou au centre-ville. Il aura aussi une incidence sur l’économie de Québec et sur sa dynamique urbaine. Enfin, sa localisation et son architecture peuvent éventuellement se combiner pour faire du futur amphithéâtre un nouveau repère de Québec, contribuant au rayonnement de notre région. Par exemple, le Château Frontenac n’aurait pas eu le même impact paysager s’il avait été localisé en basse-ville. Pensons aussi à l’Opéra de Sydney qui contribue directement à la notoriété de cette ville.


source: http://www.geos.ed.uk


source: http://commons.wikimedia.org/File : Sydney_opera_house_and_skyline.jpg
 

Il faut rappeler que le site idéal n’existe pas : chaque site comporte des avantages et des inconvénients. Cela dit, certains sites sont plus porteurs que d’autres, selon les effets que nous espérons obtenir.

Pour illustrer l’impact urbain d’un éventuel amphithéâtre, nous allons faire appel à quatre sites potentiels, à savoir : 1) le bord du fleuve, à la hauteur de la côte Gilmour (Québec); 2) celui de la grande quincaillerie de la Route de l’Église (Sainte-Foy); 3) l’intersection autoroute de la Capitale/Pierre-Bertrand (Lebourgneuf); 4) le boulevard Charest, entre la cinéma et les bretelles de l’autoroute (Saint-Roch).

>ExpoCité : une alternative parmi d’autres<

Certains médias écrits ont suggéré que la Ville de Québec se prépare à accueillir le futur amphithéâtre sur les terrains d’ExpoCité. Deux motivations peuvent être déduites de cette préférence municipale. D’une part, la Ville possède les terrains d’ExpoCité, ce qui simplifie grandement le processus devant mener à l’aménagement d’un éventuel amphithéâtre : aucun achat de terrain, aucune expropriation. D’autre part, la Ville chercherait à regrouper certains équipements récréo-touristiques. Vouloir profiter d’une propriété tout en regroupant certains équipements est tout à fait légitime. Mais un tel objectif est susceptible de perdre de son intérêt une fois rapporté aux avantages et aux inconvénients de la localisation d’ExpoCité. Et les avantages et les inconvénients d’ExpoCité ne peuvent se révéler que par l’entremise d’une comparaison. Dit autrement, se limiter au seul site d’ExpoCité pour des raisons pratiques, c’est peut-être se priver des avantages d’une meilleure position.

>amphithéâtre, voitures et tramway<

Plusieurs autres considérations peuvent être retenues pour placer dans la ville le futur amphithéâtre. Il y a bien entendu la question de l’accessibilité automobile. À titre d’exemple, certains croisements d’autoroutes s’avèrent certainement plus accessibles que les terrains d’ExpoCité. Une localisation en bordure d’une autoroute risque cependant de débrancher le futur amphithéâtre du réseau de transport en commun.

Comme le futur amphithéâtre sera un point de convergence, sa localisation pourrait servir de levier pour soutenir le développement du transport en commun. Une localisation peut donc avoir un impact direct sur la mobilité des gens dans l’espace. La mobilité durable n’est donc pas seulement une question de mode de transport, puisqu’elle implique également (surtout?) la localisation de certains équipements collectifs. Localiser le futur amphithéâtre à l’avantage du transport en commun constituerait une façon d’encourager les gens de Québec à se déplacer autrement. Même, on peut imaginer que le transport en commun puisse être intégré au prix du billet de saison. Effectuons un pas de plus : 20 000 personnes qui convergent régulièrement vers le même point représentent peut-être l’occasion d’implanter un tramway dans Québec. À ce titre, le centre-ville de Sainte-Foy pourrait devenir une plaque tournante pour premier réseau de tramway reliant Lévis, Sainte-Foy et Québec. En somme, il peut être pratique de localiser un amphithéâtre en périphérie (disponibilité et prix des terrains, accessibilité automobile, etc.) ou sur un terrain municipal, mais cela peut avoir une incidence négative sur le transport en commun.

Rappelons qu’en entrevue au journal Le Soleil, le maire de Québec a soutenu l’importance de redéployer le transport en commun : il a manifesté le désir d’améliorer son intégration avec Lévis; il a évoqué le tramway; il a parlé de stationnements incitatifs desservis par des «navettes» (1). Il y a là, pensons-nous, des critères pour identifier un site pour le futur amphithéâtre qui tienne compte du transport en commun.

L’accessibilité pourrait aussi se penser à une autre échelle : on pourrait faire du futur amphithéâtre un équipement quotidien, facile d’accès, et donc localisé au cœur des quartiers les plus denses de la ville. Un tel désir sous-entend plusieurs compromis et plusieurs impacts : accès automobile pénible, mastodonte architectural au sein des quartiers centraux, etc. Mais un amphithéâtre du quotidien aurait une présence qu’il n’aurait pas à ExpoCité ou sur le bord d’une autoroute (Lebourgneuf). Il y a donc d’un côté les impacts qui découlent de la localisation d’un amphithéâtre et de l’autre, les effets qu’on peut désirer exploiter en fonction de nos espoirs urbains, de notre vision de la ville et de son devenir.

>amphithéâtre et développement économique<

On peut également chercher à soutenir le développement d’un pôle d’activités en lui adjoignant le futur amphithéâtre : les restaurants, les commerces, les boîtes de nuit et les hôtels du centre-ville peuvent certainement bénéficier de son voisinage. Dans le cas de Québec, il n’y a finalement que deux pôles qui pourraient réellement profiter d’un tel équipement : le centre-ville de Québec (incluant le Vieux-Port et le Vieux-Québec) et le centre-ville de Sainte-Foy. Le pôle économique de Lebourgneuf ne dispose peut-être pas d’une urbanité comparable pour profiter pleinement des avantages d’un tel voisinage. Il en va de même pour le site d’ExpoCité qui ne projette pas la même image qu’une localisation dans Saint-Roch par exemple. Cela dit, le futur amphithéâtre pourrait aussi être utilisé comme levier pour redéployer à long terme le pôle économique de Lebourgneuf; tout dépend de la vision de Québec que nous cherchons à réaliser.

Localiser le futur amphithéâtre dans Saint-Roch pour soutenir le beat du centre-ville soulève néanmoins la question de l’accessibilité automobile. En effet, le Nouvo Saint-Roch serait probablement aussi difficile d’accès que le site d’ExpoCité. Et, dans Saint-Roch, le stationnement serait certainement un problème. Cela dit, par rapport à ExpoCité ou Lebourgneuf, Saint-Roch a l’avantage d’être très bien desservi par le transport en commun (800, 801 et terminus de la Place Jacques-Cartier). D’un autre côté, lier le futur amphithéâtre au centre-ville de Sainte-Foy présenterait un triple avantage : accès automobile facile; branché sur le transport en commun, incluant la Société de Transport de Lévis (STL); proche de la Rive-Sud (équipement régional). De plus, à cet endroit, le futur amphithéâtre pourrait-il être arrimé d’une façon ou d’une autre aux stationnements des centres commerciaux et de l’Université Laval?

Du seul point de vue du développement économique, les deux centres-villes de Québec présenteraient ainsi des avantages qui sont largement absents du contexte d’ExpoCité. Sans compter qu’ExpoCité est caractérisé par une certaine imperméabilité par rapport à son contexte d’accueil. Soulignons au passage que les coûts des expropriations associés à des localisations à Sainte-Foy ou à Saint-Roch seraient en partie compensés par l’impact du futur amphithéâtre sur la dynamique de ces quartiers.

>un site de prestige pour un nouveau repère de Québec<

Si nous voulons faire du futur amphithéâtre le nouveau repère de Québec, il faut alors lui trouver un site de prestige capable de porter son architecture. Un site à l’avant-scène de Québec, un peu comme celui du Château Frontenac, serait susceptible de participer au rayonnement de Québec. Dans cette optique, le futur amphithéâtre pourrait être situé le long du fleuve, sur le boulevard Champlain. Ainsi localisé, il pourrait devenir la pièce maîtresse d’un redéploiement complet du front fluvial de Québec, s’intégrant à la Promenade Champlain. Une telle alternative donnerait à Québec une nouvelle vitrine internationale, équivalente à plusieurs égards à l’Opéra de Sydney en terme d’impact paysager. Néanmoins, localisé sur le bord du fleuve, le futur amphithéâtre serait peu accessible, étant desservi uniquement par le boulevard Champlain, tout en étant passablement éloigné d’un pôle d’activités (2).

>ExpoCité et le non développement<

À l’égard d’ExpoCité, une autre approche peut être retenue. En effet, la Ville de Québec pourrait garder ses terrains en réserve. Qui peut prédire les équipements sportifs qui seront nécessaires dans l’avenir? Par exemple, la ville d’Oberhof, en Allemagne, dispose d’un tunnel réfrigéré permettant la pratique du ski de fond à longueur d’année. La ville de Laval est sur le point d’accueillir une vague intérieure permettant la pratique du surf. Contrairement à un amphithéâtre, de tels équipements sont difficiles à implanter dans un centre-ville. Mais, ExpoCité a la capacité d’accueillir des installations sportives hors normes au cœur de l’agglomération. Ainsi, garder en réserve les terrains non utilisés d’ExpoCité est une option qui permettrait à la Ville de Québec de ménager l’avenir.

La Ville de Québec cherche vraisemblablement à concentrer plusieurs équipements récréo-touristiques similaires au même endroit. Plusieurs villes américaines ont d’ailleurs opté pour cette solution. Cette approche a ses mérites (partage de stationnements, etc.). Mais de tels équipements pourraient aussi être distribués dans la ville dans l’espoir de susciter diverses formes de mixité. À trop vouloir segmenter nos villes en boîtes spécialisées, n’avons-nous pas tendance à étouffer cette étincelle qui rend la ville si désirable? Cela dit, l’intégration d’un amphithéâtre — d’un mastodonte architectural! — au sein d’un quartier relève à certains égards de l’exploit. Toutefois, l’ancien Forum ou le Madisson Square Garden sont des exemples intéressants de localisations urbaines.

>Le mot de la fin<

Localiser un futur amphithéâtre dans Québec demande le croisement de différents regards et donc différents critères. Et un tel exercice n’est pas facile car il repose sur plusieurs inconnues (quelle forme aura Québec dans 25 ans?) et sur d’incontournables compromis. Non seulement le site idéal n’existe pas, mais c’est à l’usage qu’on risque de découvrir si nous avons fait le bon choix ou non. D’autant plus que la valeur d’un site peut changer dans le temps. Par exemple, le Colisée fut construit en marge de Limoilou à une époque (1949) où la ville de Québec n’avait pas la même ampleur qu’aujourd’hui. À cette époque la ville était, en simplifiant, contenue à Québec, Charlesbourg et Beauport. Quant à Lévis, il ne s’agissait que d’un long ruban épousant la courbe du fleuve. Le site d’ExpoCité à cette époque, et tenant compte de la taille de Québec, disposait d’une logique de localisation qui faisait sens. Mais peut-on en dire autant aujourd’hui, maintenant que Québec se déploie dans toutes les directions, avec peut-être une propension à se développer vers l’Ouest? Et dans le futur, quelle direction le développement de Québec prendra-t-il? Par exemple, récent un article du journal Le Soleil faisait état d’un développement plus intense dans l’axe des ponts (3).

La localisation du futur amphithéâtre ne relève donc pas d’une quelconque évidence, et nécessite de pouvoir effectuer des comparaisons. Il nous paraît important de localiser le futur amphithéâtre à l’avantage de Québec, car il en va finalement du développement de notre ville et de notre richesse collective. Et, dans cette optique, le site d’ExpoCité ne représente qu’une alternative parmi d’autres. Si le site idéal n’existe pas, il n’en demeure pas moins que certaines positions sont plus avantageuses que d’autres en regard des effets que l’on peut chercher à obtenir de la localisation du futur amphithéâtre. Certains sites peuvent favoriser le transport en commun, comme d’autres peuvent contribuer au rayonnement international de Québec.

À chaque site ses avantages et ses inconvénients. Il est possible d’intégrer le futur amphithéâtre dans la structure urbaine de Québec de façon audacieuse et d’en faire un point fort de son paysage, tout en dynamisant Québec via de nouveaux réseaux. Par sa localisation, le futur amphithéâtre doit rapporter à notre communauté, c’est-à-dire qu’il doit concourir, directement ou indirectement, au développement des différentes facettes de notre vie collective. Dans cette optique, le choix d’un site est tout, sauf anodin.

Rémi Guertin Ph.D.

 

>Références<

(1) Pierre-André Normandin, «Le tramway n’est désormais plus exclu pour Labeaume», article paru le 16 octobre 2009 sur le site internet Cyberpresse.

(2) Pour illustrer l’impact potentiel d’un futur amphithéâtre, l’équipe Fugère — Guertin a développé un concept dans lequel un futur amphithéâtre localisé sur le bord du fleuve serait intégré à un premier tramway empruntant le tunnel ferroviaire sous le promontoire. Une station de métro localisée sous l’intersection Belvédère/René-Lévesque permettrait d’interrelier différents réseaux (parcs linéaires, pistes cyclables, transport en commun).

(3) Bourque, François (2010), «Lévis «déménage» à la tête des ponts» dans le journal Le Soleil, 27 mars, p. 10.