Le blocus napoléonien de 1806 coupait l’Angleterre de ses approvisionnements traditionnels de bois. Pour remédier à cette situation, et ainsi assurer à sa marine marchande et militaire la matière première à son expansion, Londres se tournait vers son dominion américain. Cet événement géopolitique contribuait au développement de Québec. Et d’autant plus que l’impossibilité de franchir le lac Saint-Pierre avec des navires de fort tirant d’eau faisait de Québec le point d’arrêt obligé des transatlantiques, renforçant son rôle de porte d’entrée continentale. Chaque personne, chaque caisse, chaque ballot devait être transbordé dans un navire approprié avant de poursuivre sa route vers le cœur du continent. Bref, Québec, à cette époque, était un véritable point de rupture de charge, comme l’a si bien démontré Raoul Blanchard (1935).
D’Europe, le port recevait diverses marchandises destinées au
marché américain. Comme les navires n’étaient pas toujours très
chargés, les armateurs embarquaient de la brique pour mieux les lester
(Lemelin, 1981); cette brique a servi à construire une partie de Québec
et de Lévis (Ritchot, 1999). À Québec, ces navires se chargeaient de
bois équarri en provenance de l’Outaouais. À cela s’ajoutaient des
activités connexes comme la construction navale et toute une panoplie
d’entreprises liées au transport (tonnellerie, corderie, salaisons;
Hare et al., 1987). De plus, Québec exportait quelques produits
régionaux comme la farine (idem, 111).
Cependant, en dehors de ses quais, de ses débardeurs et de ses
entrepôts, Québec n’aurait rien eu de particuliers à offrir. C’est du
moins ce que suggère un auteur qui écrivait: « Ce qu'exportait la ville
et sa région immédiate, c'étaient les services de manutention et,
accessoirement, les navires de ses chantiers » (Lemelin, 1981, 39).
Mais il n’en demeure pas moins que toute cette activité était bien
suffisante pour soutenir la croissance de Québec. D’ailleurs, pour
André Lemelin, le XIXe siècle aurait été « l’âge d’or » de Québec
(1981). Et, à bien des égards, ce fut le cas puisque la ville
connaissait un développement économique et démographique formidable.
Néanmoins, cette grande croissance avait un revers: les faubourgs de
Québec se dégradaient aussi vite qu’ils pouvaient se développer (Hare
et al., 1987). Parallèlement, l’élite et une certaine bourgeoisie
s’éloignaient de cette ville en croissance rapide en se réfugiant dans
des bosquets savamment aménagés à Sillery (Mélançon, 1997).
Toute cette activité faisait de Québec le troisième port « du
continent en achalandage, après New York et la Nouvelle Orléans et
avant Boston » (Moss, 1994, 59). Il faut dire que Québec était plus
proche de l’Europe que New York, ce qui contribuait à la rentabilité
des traversées... en été du moins! De plus, dans la première moitié du
siècle, les banques de Québec participaient à son rayonnement
(Courville et Garon, 2001) (1). Cette « intensité », de fait, avait
tendance à attirer des gens d’un peu partout.
Le port de Québec, envahit l’été par des milliers de marins — plus de 3
000 en moyenne par été entre 1808 et 1818 (Hare et al., 1987, 146) —,
prenait des allures bigarrées. Un voyageur anglais de passage à Québec
l’a ainsi décrit: « “entassé par une traînée variée de toutes les
nations, des zones torrides, frigides et tempérées; parmi laquelle il
était impossible de distinguer qui des descendants de Shem, Cham ou
Japheth, étaient les plus nombreux” » (dans Hare et al., 1987, 192).
Parmi ces marins de passage, plusieurs d’entre eux restaient à Québec
pour diverses raisons (désertions, maladies, prison, etc.; ibidem).
Certains de ces marins ont certainement laissé dans la vieille capitale
quelques descendants! Il y avait bien sûr les résidants de Québec qui
venaient s’impressionner de toute cette activité portuaire. Ils étaient
de diverses nationalités: Écossais, Chinois, Autochtones, Anglais,
Français, Canadiens, etc. Sans oublier que du million d’Irlandais
chassés de leur île qui passera par Québec, quelques-uns en feront leur
ville d’adoption (Hare et al., 1987; Courville et Garon, 2001). À quoi
s’ajoutait la petite contribution de la garnison de Québec aux couleurs
locales (Courville et Garon, 2001).
Bref, au XIXe siècle, Québec, toutes proportions gardées, n’aurait pas
été vraiment moins cosmopolite que Montréal ou New York (2). Il
s’agissait bien entendu d’un cosmopolitisme du XIXe siècle,
c’est-à-dire majoritairement d’origine européenne. Mais ce
cosmopolitisme québecquois aurait eu la particularité d’être un
cosmopolitisme par défaut ou « conjoncturel ». En effet, jusque vers
1860 environ, Québec n’était qu’une porte d’entrée dont l’économie
bénéficiait de conditions avantageuses certes, mais des conditions
somme toute très ponctuelles. Jusqu’à cette époque, la vitalité de
Québec dépendait vraisemblablement de son statut de point de rupture de
charge. Et une série d’événements des plus divers allait compromettre
son avenir économique et indirectement, sa composition sociale.
Vers le mitan du siècle, un ensemble de facteurs frappaient
ainsi Québec droit au cœur: le dragage du Saint-Laurent à partir de
1844 qui permettait aux navires d’atteindre Montréal directement; le
chemin de fer de Lévis (1854) qui incitait des entreprises de Québec à
changer de rive (3); la montée de l’économie montréalaise; la
dérèglementation du commerce (1842-1870); la technologie de la vapeur
et de la coque de fer qui précipitaient la fermeture des chantiers
navals; la demande en bois d’œuvre qui prenait le train vers
l’intérieur du continent; l’impact de la Guerre de Sécession (1861-65)
et l’ouverture du canal de Panama (1869) sur le patron des routes
maritimes; le départ des fonctionnaires vers Ottawa (1865) et de la
garnison (1871); etc. (Blanchard, 1935; Lemelin, 1981; Hare et al.,
1987, Couville et Garon, 2001). De porte d’entrée, Québec se
retrouvait, en quelques années, à la marge du continent avec une
économie en perte de vitesse. Certes, l’industrialisation laissait
espérer des jours meilleurs pour Québec, mais cette dernière tardait à
se manifester. «Déjà c'en est fait en 1860: Montréal est la métropole
du Canada et son grand port. [...] Québec passe à l'état de satellite»
(Blanchard, 1935, 220).
La régionalisation de Québec fut rapide et intense, nous l’avons
souligné dans notre texte précédent: entre 1871 et 1901, Québec perdait
80% de sa population, rien de moins (Courville et Garon, 2001, 174)!
Ces départs massifs drainaient Québec de ses forces vives: ouvriers,
marchands, investisseurs, bourgeois, fonctionnaires, entrepreneurs,
membres de l’élite... aucune classes sociales n’aurait échappé à cette
vague de fond. Toutefois, un exode rural (local et régional) comblait
cette « saignée » démographique, permettant à la ville d’éviter le
pire: au terme de cette période Québec se retrouvait finalement avec un
bilan démographique « pratiquement nul » (idem, 178). Au début du XXe
siècle Québec avait donc « une population urbaine neuve » (ibidem).
C’est durant cette période — et à quelques nuances près (Couville et
Garon, 2001) — que Québec a acquis le visage qu’on lui connaît
aujourd’hui: son cosmopolitisme se serait donc « évaporé » par ces
départs massifs, tout en se « dissolvant » dans cet exode rural qui
concentrait alors à Québec une population largement homogène.
C’est durant cette période aussi que le rayonnement de Québec
faiblissait de façon significative. À ce moment, l’industrie
touristique et la fonction d’État occupaient déjà une place plutôt
prépondérante dans l’économie de Québec. Dans les années trente, le
géographe Raoul Blanchard avait l’intuition d’un lien entre l’ambiance
qui pouvait régner à Québec et la présence d’un nombre significatif de
fonctionnaires (1935) (4). Ainsi, là où « l’économie industrielle »
propulsait Montréal vers de nouveaux sommets, Québec commençait de
toute évidence à devenir une « vieille capitale ». Et en perdant sa
force d’attraction, Québec ne pouvait guère retrouver un visage
cosmopolite. D’ailleurs, André Lemelin a pu écrire: «Que Québec n'ait
pas réussi à retenir ces immigrants est peut-être une indication
précoce de la faiblesse structurelle de l'économie locale» (1981,
18-19).
L’immigration est avant tout un phénomène de grandes villes et
de métropoles. Les grandes agglomérations offrent une pléthore
d’activités, de petits métiers, d’emplois et d’opportunités qui
permettent généralement aux nouveaux arrivants de s’intégrer assez
rapidement. Sans compter qu’ils y trouvent des réseaux informels
d’entraide formé par les immigrants déjà installés. La relative
homogénéité économique de Québec, c’est-à-dire cette omniprésence de
l’État sous toutes ses formes, le poids de l’industrie touristique et
le peu d’immigrants n’aideraient en rien à l’établissement de nouveaux
arrivants. La structure socio-économique de Québec n’aurait donc pas
cette « fragmentation » permettant aux immigrants de s’y « glisser »
aisément. Quelque part, et en exagérant un peu, Lévis aurait peut-être
plus à offrir aux immigrants que Québec!
La régionalisation de Québec et l’impact de la Vieille (tourisme)
Capitale (État) auraient donc contribué à contenir le « rythme » de
Québec et, indirectement, à limiter son attrait pour les nouveaux
arrivants. Sans compter que Québec occupe une position excentrée par
rapport à des régions beaucoup plus polarisées et dynamiques (le
triangle Montréal — Toronto — New York par exemple).
Déjà, Champlain ne voulait pas être à Québec! C’est tout dire!
Et en 1613, il avait vraisemblablement compris qu’une fois l’île de
Montréal occupée, Québec ne serait d’aucun intérêt (Guertin, 2006)!
Tout se passe comme si le drame de Québec s’était joué bien avant sa «
fondation », mais que des conditions conjoncturelles lui auraient
permis de « défier l’histoire » pendant de nombreuses années. Québec
est aujourd’hui une « ville de province » (sans connotation péjorative)
qui dispose, il faut le dire, d’un charme et de plusieurs atouts, mais
qui, néanmoins, n’aurait pas tout ce qu’il faut pour retenir ses
nouveaux immigrants, sauf peut-être ceux qui désirent travailler dans
les fonctions... publique et touristique?!
Depuis quelques temps, le vent tourne semble-t-il: dans plusieurs
secteurs d’activités il y aurait un manque important de main-d’œuvre.
Certaines entreprises se tourneraient vers l’immigration pour combler
ce manque. Ce dynamisme qui anime soudainement Québec est-il lié à une
conjoncture où annonce-t-il des changements de fond? Québec serait-elle
en train d’échapper quelque peu à sa régionalisation? Bien malin celui
qui pourrait répondre à cette question! Mais la situation actuelle peut
certainement contribuer à secouer la Vieille Capitale de sa douce
torpeur de ville de province...
(1) « De rue marchande et résidentielle, la rue Saint-Pierre
devient au cours du XIXe siècle la rue financière la plus importante du
Bas-Canada. La création de la Banque de Québec par le négociant de
Québec John Woolsey, l'ouverture de la bourse de Québec et d'une
succursale de la Banque de Montréal, en 1818, en change le visage.
L'implantation d'une douzaine de banques et de succursales, de
compagnies d'assurances, lui confère le titre de "Wall Street" de
Québec » (dans Courville et Garon, 2001, 149).
(2) Une comparaison statistique permettrait de confirmer ou d’infirmer
cette hypothèse.
(3) « Une part importante du trafic du port se détourna vers Lévis, au
désavantage de la ville [de Québec]. Les marchandises de l'extérieur
qui débarquaient à la tête de l'estuaire tendent [...] à transborder à
Lévis pour y prendre le train vers l'intérieur. L'immigration, gros
élément de l'activité du port, suit le même chemin [...]. C'est
d'ailleurs le moment où la population de Lévis se développe largement,
tandis que celle de Québec restait stationnaire [...] » (Blanchard,
1935, 221-222). « On croyait que Lévis allait supplanter Québec» (idem,
287).
(4) «le rôle de Québec comme capitale ne nous paraît pas négligeable.
Dans la population active de la ville, 9 000 personnes environs sont
justiciables de ce type de professions, soit environ 18,7%, et ces
professions sont parmi les mieux payés. Elles contribuent à donner à la
ville un aspect spécial, un certain élément de respectabilité, de
sérieux, que remarquent aussitôt les visiteurs» (1935, 256).
Blanchard, Raoul (1935), L’est du Canada français: province de Québec,
tome II, Paris et Montréal, Masson et Beauchemin.
Courville, Serge et Robert Gagnon (2001; sdr), Québec ville et
capitale. Collection «Atlas historique du Québec». Québec, Les Presses
de l'Université Laval.
Guertin, Rémi (2006), Québec, morphogenèse d’une ville. Thèse déposée à
l’université de Montréal.
Hare, John, Marc Lafrance et Thierry-David Ruddel (1987), Histoire de
la ville de Québec, 1608-1871, Montréal, Boréal.
Lemelin, André (1981), Le déclin du port de Québec et la reconversion
économique à la fin du XIXe siècle: une évaluation de la pertinence de
l'hypothèse du "staple". Département d'économie, cahier 8125,
Université Laval.
Mélançon, Yves (1997), L'aménagement des Parcs des Champs de Bataille
et Victoria à Québec: une hypothèse structurale. Thèse de troisième
cycle, Québec, Université Laval.
Moss, William (sdr de Marcel Moussette) (1994), Une archéologie du
paysage urbain à la terressa Dufferin. Rapports et mémoires de
recherche du Célat, Québec, CELAT, Ville de Québec.
Ritchot, Gilles (1999), Québec, forme d’établissement. Étude de
géographie régionale structurale. Paris, L’Harmattan.