L’îlot Berthelot (dans la ville de Québec) désigne le pâté de maisons enserrant ce stationnement en terre battue délimité par les rues Berthelot, Marché Berthelot et par le boulevard René-Lévesque. Il est à deux pas de l’Assemblée nationale (vers l’Ouest). Ce stationnement est une ancienne carrière dont la pierre a servi à construire une partie du quartier (Ville de Québec, 1988, 12). (IMAGE ICI)
Depuis de nombreuses années, l’îlot
Berthelot défraye la manchette de façon épisodique, étant le théâtre
d’un conflit entre de vagues projets d’hôtels et des citoyens qui font
la promotion d’un développement à l’image de leur quartier. Récemment,
un promoteur a tenté d’y construire des condominiums de luxe, mais sans
succès; il est possible que les objectifs de pré-vente n’aient pas été
atteints. Compte tenu du « retour en ville » qui caractérise les
quartiers centraux depuis le début des années 1980, on peut se demander
si l’échec de ce projet ne serait pas attribuable à la nature même
d’une ancienne carrière enveloppée par un faubourg au Nord, bloquée à
l’Est par un hôtel et bordée au Sud par un boulevard à six voies?
Aussi, qu’une ancienne carrière se soit maintenue si longtemps au
centreville est peut-être un indice de la valeur de la position. C’est
finalement une coopérative d’habitation qui doit y voir le jour.
Les dernières « escarmouches », sauf erreur, remonteraient au mois d’août 2006 lorsque feue madame Boucher, ancienne mairesse de Québec, avait manifesté, avec cette verve qu’on lui connaissait, ses « sentiments » envers les coopératives d’habitation. La Ville aurait-elle préféré que la carrière Berthelot soit comblée par des formes plus cossues? En d’autres termes, aurait-elle souhaité l’avancée de la colline parlementaire au détriment de Saint-Jean-Baptiste? La Ville voulaitelle que le « front urbain » (incarné par la colline parlementaire) empiète davantage sur la position plus modeste du faubourg?
Depuis un an environ, le « front » semble calme. Aussi, tout indique qu’une sorte de compromis va finalement mettre fin aux tensions qui animaient jusqu’ici l’îlot Berthelot, puisque la coopérative d’habitation sera vraisemblablement flanquée à l’Est d’un projet de condominiums. Autrement dit, la coopérative sera aménagée du côté modeste du front (du côté du faubourg) et les condos seront aménagés du côté cossu (incarné par les hôtels et la colline parlementaire). Un bref retour sur la morphogenèse de Québec va nous permettre de mieux saisir les origines de cette dynamique de front (de cette guerre de tranchée?) et d’entrevoir les raisons pouvant expliquer sa stabilisation à cet endroit.
Divers facteurs géopolitiques favorisaient l’émergence de deux quartiers modestes aux portes de Québec: les faubourgs Saint-Jean et Saint-Louis. Le faubourg Saint-Louis a été une initiative de l’Hôtel-Dieu qui réservait ses propriétés à l’avantage des plus démunis (Cloutier, 1993, 15). Il se distinguait entre autres choses par sa trame de rues oblique (par rapport à la Grande Allée). De plus, en regardant certaines cartes anciennes, on peut avoir l’impression que le faubourg Saint-Louis «écrasait» la Grande Allée contre les Plaines d’Abraham. Ainsi, un acteur ayant un contrôle sur une portion d’espace contribuait à l’émergence d’un quartier modeste en plein dans l’axe monumental de Québec. Un front « rural » (incarné par les formes modestes du faubourg) empiétait alors sur l’axe monumental de Québec (« urbain »), matérialisé par les vastes demeures de la Grande Allée. L’industrialisation au XIXe siècle contribuait à consolider ces deux faubourgs.
Vers la fin du XIXe siècle, le faubourg Saint-Louis connaissait une certaine « gentryfication »: des fonctionnaires et des représentants des professions libérales investissaient ce quartier qui avait l’avantage d’être si proche de la prestigieuse Grande Allée (Hare et al., 1987, 279). Le faubourg Saint-Louis connaissait alors une certaine mixité sociale, mais aussi formelle, puisque plusieurs institutions s’y installaient durant la même période, notamment l’Église (Saint-Cœur-de-Marie, Bon-Pasteur, etc.) et l’État via le parlement. Le fait qu’une partie du quartier ait été entre les mains de l’Hôtel-Dieu aurait vraisemblablement facilité la localisation de ces institutions ecclésiastiques (même après la fin du régime seigneurial, les communautés religieuses ont disposé d’une forte incidence sur le développement de Québec). Le parlement pour sa part a été construit sur un terrain acquis de l’armée (Hare et al., 1987, 286). Étant ponctué de formes prestigieuses, le faubourg Saint-Louis devenait plus « poreux », signe que l’axe monumental commençait à repousser le front rural. Mais, dans l’ensemble, les faubourgs Saint-Louis et Saint-Jean, jusqu’aux années 1950, connaissaient une « intensité » leur permettant de faire valoir leur « droit de cité ». On aurait dit que ces deux quartiers, à l’architecture spontanée, cherchaient à tenir tête à la «vieille» ville, à la narguer peut-être...
Avec les années 1920, l’État épaulait le parlement d’une première « palissade » d’édifices gouvernementaux. D’ailleurs, sur certaines photos anciennes, on a l’impression que le parlement est « pris d’assaut » par les petites maisons du faubourg. En termes imagés, la première colline parlementaire empêchait peut-être les faubourgs de se « déverser » vers la Grande Allée. Bref, avec ces aménagements, le faubourg Saint-Louis était partiellement « contenu » à l’aide de formes « lourdes », monumentales.
L’évasion des années 1950 vers les premières banlieues cossues de Sillery et de Sainte-Foy affaiblissait vraisemblablement le faubourg Saint-Louis, laissant probablement sur place, pour beaucoup, que des locataires. Il n’y avait pas que le faubourg Saint-Louis qui devait s’éroder: le faubourg Saint-Jean et surtout le faubourg Saint-Roch connaissaient un sort similaire, surtout à partir des années 1960. Dans le cas du faubourg Saint-Roch, l’érosion était plus durement ressentie puisque l’industrie, qui avait fait les beaux jours de ce quartier, quittait elle aussi pour la périphérie. Ce phénomène d’érosion des faubourgs s’accélérait avec l’étalement urbain des années 1960-70. Ce long mouvement d’évasion vers la périphérie (circa 1950-1980) laissait les quartiers centraux exsangues (hormis ceux de l’axe monumental qui étaient moins touchés). Cet affaiblissement des faubourgs aurait été une condition permettant à l’État de les investir. C’était l’époque de la « rénovation » urbaine.
Au nom d’une conception
particulière de la modernité (ou d’une idéalisation de la « vieille
capitale »?), il fut jugé, entre autres, que ces faubourgs ne
répondaient plus aux exigences d’alors en matière de logement. Ce qui
n’était pas totalement faux puisque des portions entières de quartiers
s’étaient dégradées depuis la fin des années 1950. Si le faubourg
Saint-Roch était alors identifié comme celui étant le plus mal en
point, ce fut pourtant le faubourg Saint-Louis — un faubourg « élégant,
bourgeois et urbain » (Boutin, 1992, 150) — qui fut arasé pour
l’aménagement de la colline parlementaire (Hulbert, 1994, 516). Ce fut
donc le faubourg le mieux « préservé » qui fut détruit en premier! Des
motivations idéologiques et géopolitiques auraient été à l’origine de
la décision de localiser à cet endroit la colline parlementaire. L’État
québécois, dans la foulée de la Révolution tranquille, était en pleine
ascendance et cherchait à occuper, dans sa capitale, une position «
centrale » (au propre comme au figuré) qui aurait été à l’image de son
nouveau rôle dans la société. Et le faubourg Saint-Louis était à la
fois dans l’axe monumental, à proximité du parlement et du Vieux-Québec
et à deux pas de la prestigieuse Grande Allée; dans le regard de
l’État, le faubourg Saint-Louis aurait eu la « centralité » nécessaire
pour exprimer ce rôle nouveau.
La position jadis occupée par le faubourg Saint-Louis était verrouillée par la colline parlementaire, c’est-àdire par des formes « lourdes », permanentes. Le front était définitivement repoussé et s’incarnait en quelque sorte par le boulevard Saint-Cyrille (René-Lévesque). À l’Est, l’autoroute Dufferin-Montmorency coupait le faubourg Saint-Jean de « son » carré d’Youville, tandis qu’au Nord de Saint-Cyrille, le faubourg était contenu par une « palissade » d’édifices (Place Québec, hôtels...). Cette palissade s’incarne notamment par le nouveau palais des congrès qui, vu « d’en bas », vu du faubourg, n’est pas sans évoquer une muraille médiévale. Mais la palissade demeure incomplète puisque les résidents du faubourg Saint-Jean ont été en mesure, jusqu’ici, de réserver l’îlot Berthelot. Et le front a peut-être résisté d’autant plus efficacement que l’ancienne carrière Berthelot n’est pas sans évoquer une tranchée... Mais la colline parlementaire avait peut être simplement atteint la limite nord de l’axe monumental?
La colline parlementaire allait avoir une « incidence spéculative », favorisant l’émergence d’une série de tours à bureaux et de « condos », finissant de verrouiller une position épaulée à l’Ouest par le Grand Théâtre (Ritchot, 1981, 66). Aujourd’hui, le faubourg Saint-Louis n’existe qu’à l’état de traces (il faut aller sur la rue de l’Amérique française pour avoir une idée de ce qu’il fut; juste derrière le Dagobert il y a une maisonnette qui paraît bien seule). En bref, les opérations de rénovation urbaine aboutissaient à la destruction de nombreuses de maisons et coupaient le Vieux-Québec des faubourgs qui jusque-là faisaient corps avec lui. Aussi, avec les années 1970, le front était repoussé à la hauteur du boulevard Saint-Cyrille et l’ancienne carrière Berthelot prenait alors, d’un point de vue géopolitique (et topologique!), des allures de position « retranchée ».
Vers la fin des années 1970, le faubourg Saint-Jean commençait à faire l’objet d’une réappropriation patrimoniale (Ritchot, 1999, 448), contribuant à lui donner une plus grande « inertie ». Et puis, l’argent commençait à se faire rare... (Marc Boutin, cpa, 2006). Les projets de rénovation urbaine, d’autoroutes et de buildings s’essoufflaient faute de fonds, augmentant indirectement la résistance du faubourg Saint-Jean. Avec les années 1980, le front « s’enlisait » finalement autour de l’îlot Berthelot. En d’autres termes, la rénovation urbaine, en repoussant le faubourg Saint-Louis (le front rural), a dégagé cette ancienne carrière jusque-là dissimulée au cœur des faubourgs. D’ancienne carrière, l’îlot Berthelot se transformait en enjeux de taille puisque localisé sur la « brèche ». Mais le changement de conjoncture, et le fait que le front urbain avait vraisemblablement atteint une frontière géopolitique, donnaient aux citoyens le moyen de rivaliser avec la « colline ».
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L’histoire du quartier Saint-Louis est celle d’un faubourg ayant émergé en plein dans l’axe monumental de Québec grâce à l’intervention d’un acteur spécifique. Tant que certaines conditions perduraient (présence des propriétaires occupants, économie industrielle soutenue, etc.), le faubourg était en mesure de se maintenir « hors position » (dans l’axe monumental). Mais la « grande évasion » vers la périphérie et la désindustrialisation de Québec fragilisaient ses faubourgs. Une telle situation se permutait en condition de possibilité à partir du moment où l’État cherchait à déclarer son nouveau rôle dans la société à l’aide d’une position géographique qu’il percevait « appropriée » pour exprimer ce rôle. Le front rural était repoussé en direction du faubourg Saint-Jean, dégageant, pour ainsi dire, l’axe monumental. Mais rendue aux portes de Saint-Jean Baptiste, une nouvelle dynamique s’emparait alors de Québec, permettant aux citoyens de l’îlot Berthelot de mieux « résister ». Enfin, les années 1970 auront eu le temps d’incarner la « vieille » (tourisme) « capitale » (État) aux portes du Vieux-Québec: la fonction d’État (la colline parlementaire) et l’industrie touristique (les hôtels) « montent la garde » de part et d’autre du boulevard René-Lévesque.
Qu’aurait été Québec aujourd’hui si le faubourg Saint-Louis n’avait pas été détruit pour faire place à la colline parlementaire? Bien malin celui qui peut répondre à cette question! Peut-être que le « débordement » qui anime aujourd’hui Saint-Roch n’aurait pas eu lieu, car il aurait été absorbé par le faubourg Saint-Louis. Le beat de la Grande-Allée et de la rue Saint-Jean aurait été certainement plus intense encore! Mais il est inutile de vouloir refaire l’histoire...
De son côté,
le faubourg Saint-Jean est un quartier assez particulier, puisqu’il est
caractérisé par une mixité formelle, sociale et fonctionnelle plutôt
unique à Québec. Et, de toute évidence, ses résidants le valorisent
pour son « rythme », auquel participe cette mixité. À ce titre, les
deux projets annoncés pour l’îlot Berthelot (la coopérative et les
condos), deux projets qui incarnent à leur façon cette ligne de front
enfin stabilisée, vont certainement contribuer à la dynamique du
faubourg Saint-Jean. Mais des menaces pèsent vraisemblablement sur
cette « chimie » un peu particulière qui donne toute sa « saveur » au
quartier. Par exemple, l’industrie touristique pourrait,
éventuellement, avoir tendance à « remonter » la rue Saint-Jean depuis
le Vieux-Québec, ce qui contribuerait à refaçonner son visage
commercial (apparition de commerces liés à l’industrie touristique,
etc.). De même, à l’intérieur du faubourg, il semble que des efforts
soient faits pour encourager la transformation des locaux commerciaux
en logements, au fur et à mesure de leur fermeture, ce qui pourrait
affecter à long terme cette « chimie » propre à Saint-Jean-Baptiste
(une conséquence de la conception fonctionnaliste de la ville).
De mon point de vue, les projets de l’îlot Berthelot sont de loin plus intéressants que ces vagues projets d’hôtels qui auraient eu pour effet « d’écraser » davantage le faubourg Saint-Jean. Néanmoins, il aurait peut être été souhaitable qu’un de ces deux projets comporte quelques commerces, ce qui aurait permis, peut être, d’animer un boulevard majestueusement réaménagé qui, néanmoins, de jour comme de nuit, demeure tristement désert (René-Lévesque).
Il est toujours un peu étonnant de voir des citoyens se battre contre leur propre hôtel de ville pour assurer le devenir de leurs quartiers. À Québec, la « vieille » « capitale », pèse lourd dans le devenir de la ville. Aussi, quand l’une ou l’autre de ces fonctions se manifestent quelque part, on a l’impression que les citoyens perdent leur « droit de cité ». L’histoire du faubourg Saint-Louis et de l’îlot Berthelot aura été un exemple du poids que peuvent représenter la fonction d’État et l’industrie touristique sur le développement de Québec. Mais cette fois-ci, les citoyens de l’îlot Berthelot seront parvenus à contenir les prétentions de la « vieille capitale » et à faire entendre leur voix à deux pas du Vieux-Québec. Il faut dire qu’ils avaient peut-être de leur côté l’avantage de la position...
Rémi Guertin Ph.D.
Boutin, Marc (1992), Dialectique spatiale de la rénovation urbaine à Québec, Mémoire de deuxième cycle, Québec, Université Laval.
Cloutier, Pierre (1993), La céramique et le
statut socio-économique des habitants de la place d'Youville au XVIIIe
siècle. Mémoire de deuxième cycle, Université Laval. Polycopies
annexées à un dossier déposé au centre de documentation du services
d'urbanisme de la Ville. Dossier «D'Youville, Place, textes».
Guertin, Rémi (2006), Québec, morphogenèse d’une ville. Thèse déposée à
l’université de Montréal.
Hare, John, Marc Lafrance et Thierry-David Ruddel (1987), Histoire de
la ville de Québec, 1608-1871, Montréal, Boréal.
Hulbert,
François (1994), Essai de géopolitique urbaine et régionale. La comédie
urbaine de Québec (deuxième édition) Éditions du Méridien, Laval.
Ritchot,
Gilles (1981), « Dossier 3: précisions sur l’environnement et la
rentabilité économique » dans Dubé, Claude et al., mars 1981,
Environnement de qualité et rente foncière. Centre de recherche en
aménagement et en développement, Université Laval, pp. 43-88).
Ritchot, Gilles (1999), Québec, forme d’établissement. Étude de
géographie régionale structurale, Paris, L’Harmattan.
Ville de Québec (1988), Saint-Jean-Baptiste. Entre faubourg et
centre-ville. Québec, Ville de Québec.